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Repères contre le racisme, pour la diversité et la solidarité internationale

Le retour des « mauvais maîtres » ? - Olivier Long

6 Novembre 2020 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Islamophobie, #Libertés

 

L’inquiétante radicalisation de Jean-Michel Blanquer

paru dans lundimatin#261, le 3 novembre 2020

La sidération suscitée par l’assassinat de Samuel Paty semble avoir autorisé le gouvernement, ainsi que son ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer, à sombrer dans une radicalisation express. Alors que le ministre annonce la mise au pas du monde de la recherche universitaire et des sciences humaines en reprenant à son compte et quasiment mot à mot les analyses les plus indigentes et stupides de l’extrême droite, Olivier Long, maître de conférence à la Sorbonne, nous rappelle ici que ce type de tournant fascisant connaît quelques précédents. Notamment la « querelle des mauvais maîtres » en 1940 qui vit l’extrême droite attribuer à Proust, Gide, Mauriac, Valery, Rimbaud et Cocteau mais aussi aux surréalistes, aux dadaïstes et jusqu’à Racine, la responsabilité intellectuelle d’une défaite militaire, et qui n’est pas sans rappeler les accusations de complicités actuelles avec l’islamisme radical.

C’est en surfant sur la vague de sidération produite par les dernières décapitations, que le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, développe ce syllogisme :

« …Moi, je pense surtout aux complicités intellectuelles du terrorisme. (…) ce qu’on appelle l’islamo-gauchisme fait des ravages (…) Il fait des ravages à l’université, il fait des ravages quand l’Unef cède à ce type de choses, il fait des ravages quand dans les rangs de la France Insoumise, vous avez des gens qui sont de ce courant-là et s’affichent comme tels. Ces gens-là favorisent une idéologie qui ensuite, de loin en loin, mène au pire ». [1]

[1] Jean Michel Blanquer sur Europe 1 le 22 octobre 2020....

 

Au-delà de la cuistrerie assumée de ce type de sophisme, une question se pose : est-il énoncé simplement par bêtise, par intérêt ou par idéologie ?

Une radicalisation solitaire de Jean-Michel Blanquer ?

La démonstration a toutes les apparences d’une implacable logique. Mais qui pourrait croire sans rire qu’il existe une communication directe ou indirecte entre lieux de « culte » et lieux de « culture » ? Si l’on a bien une certitude sur les auteurs des récents attentats c’est qu’aucun des décapiteurs n’a fréquenté les bancs des facs. Ceux qui ânonnent et rabâchent péniblement quelques sourates du Coran pour réussir une carrière éclair de martyr, que savent-ils de ce qui s’enseigne ou se discute dans les amphithéâtres de nos universités ?

Sous une apparence logique, tout est volontairement confus dans la formulation de Jean-Michel Blanquer. L’« islamo-gauchisme », expression empruntée à l’extrême droite, mêle islam et islamisme dans une stigmatisation commune. Qui sont les « islamo » ? Les musulmans dans leur ensemble ou les islamistes, une secte ultra minoritaire de l’islam actuel ? Le terme d’« islamo-gauchisme » a l’avantage de concilier deux peurs ancestrales : celle du « révolutionnaire-judéo-bolchévique-à-couteau-entre-les-dents » et celle du « musulman-ex-colonisé-égorgeur-et-coupeur-de-tête ». Ce monstre subirait aujourd’hui l’influence occulte des recherches universitaires.

Dans cette chasse aux sorcières, le maccarthysme républicain de Jean-Michel Blanquer use donc d’emblée d’un concept botoxé d’une peur de petit blanc mêlée d’antibolchévisme des années 30. Ce méli-mélo lui permet de conclure devant les sénateurs que des « courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur commettent des dégâts sur les esprits ».

Jean-Michel Blanquer, hussard noir d’une laïcité rigoriste communique sur le fait qu’il existerait un rapport logique, direct, évident, entre l’université, ses bibliothèques ouatées, ses colloques déserts, ses pompes désuètes, et d’affreux coupeurs de tête. Le ministre de l’éducation nationale, ne s’embarrasse pas de pensée critique pour expliquer que les guerres de religion mondiales sont pilotées depuis quelques chaires obscures de l’université française. Si bien que l’on comprend vite que ces tours de passe-passe langagiers visent à faire exploser la langue, comme on use de bombes médiatiques. Un maximum de « dégâts sur les esprits » s’ensuit, car ces manigances relèvent d’une forme de terrorisme intellectuel qui vise à neutraliser toute résistance critique.

Jean-Michel Blanquer, a de toute évidence choisi la voie de la radicalisation pour assurer son salut politique mais est-il un loup solitaire ? Comment a-t-il pu commettre seul cet acte qui consiste à répandre de telles sornettes ? La vérité c’est qu’il n’est pas seul, c’est une organisation. Une organisation sur le déclin donc dangereuse. Jean-Michel Blanquer n’est que le ventriloque, l’âme damnée de son maître Emmanuel Macron. Celui-ci, afin d’imposer son projet de loi sur le « séparatisme » et faire oublier les violences policières, répète depuis le mois de juin que des universitaires ont « encouragé l’ethnicisation de la question sociale en pensant que c’était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste. Cela revient à casser la République en deux ».

Ce que ne dit pas Emmanuel Macron, c’est que son « bon filon » à lui, ce sont des idées d’extrême droite qu’il pioche dans les discours de Marion Maréchal Le Pen. Ses mots sont un décalque des propos prononcés par la directrice-générale de l’Institut des Sciences Sociales Économiques et Politiques de Lyon. Effectivement la petite fille de Jean-Marie Le Pen s’est découvert une vocation d’enseignante ; elle professe dans ses vœux du mois de janvier 2020 :

« Le militantisme, le sectarisme, l’uniformité idéologique sévit dans de trop nombreuses écoles ou universités (…) On y retrouve toute l’obsession pour la race et le genre, toutes les théories les plus incroyables venues des campus américains, comme les théories décoloniales, l’indigénisme, l’immigrationnisme, les théories du genre, le néo-féminisme, l’intersectionnalité, bref tout ce qui aujourd’hui contribue à malheureusement désunir notre peuple ». [2]

[2] Vœux de Marion Maréchal Le Pen à l’Institut des...

On voit donc comment le psittacisme de Jean-Michel Blanquer consiste donc à répéter mécaniquement les discours d’Emmanuel Macron, qui lui-même emprunte ses mots aux discours de Marion Maréchal Le Pen. Dans cet échange de bons procédés il n’est pas étonnant qu’un proche d’Emmanuel Macron affirme, alors qu’il s’acoquine avec la revue Valeurs Actuelles ou avec le Vicomte Le Jolis de Villiers : « Il connaît très bien les codes de la culture de droite. D’où l’intérêt, parfois même la fascination, de ses interlocuteurs ». [3]

[3] Alain Auffray, « Bigard, Zemmour, Villiers… quand...

Si bien que lorsque Emmanuel Macron se fait le caméléon de l’extrême droite, il en adopte les codes, jusqu’à contagion complète de leurs discours, de leurs intérêts, de leurs postures et de leurs idées. La sphère du savoir universitaire est un champ trop autonome pour avoir des effets sur le djihadisme mondial, (quel livre a le pouvoir de changer le monde ?) par contre on observe en ce moment une contamination d’éléments de langages qui migrent, à la manière d’une épidémie, de l’extrême droite à la macronie, en dehors de tout contrôle. C’est peut-être là le cluster le plus dangereux du moment.

La fin des libertés universitaires ?

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